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Le deux-roues : une machine fatigante et à l'équilibre instable (lu dans la presse du 13 octobre... 1817)

13 octobre 2018 - 20:53

1817, deux ans après Waterloo et la seconde abdication de Napoléon 1er, la royauté a été restaurée en France et le roi se nomme Louis XVIII. Une autre époque !

Le 13 octobre 1817, les lecteurs du Journal des Débats Politiques et Littéraires ont pu lire un article d'un peu plus de 10 lignes évoquant une « voiture inventée par M. Drais » qui « consiste en une espèce de siège en forme de selle porté sur deux roues, l'une en avant, l'autre par derrière. Assis sur cette selle, le voyageur fait mouvoir la machine avec ses pieds, ce qui est plus fatigant que s'il marchoit. Il doit de plus garder soigneusement l'équilibre ; autrement, il tomberoit avec la machine. ».

Telle est l'opinion d'un journaliste de l'époque sur cette machine qui n'a pas encore de nom (et sera l'année suivante nommée « draisienne » dans plusieurs journaux, dont le Journal des Débats), et qui est l'ancêtre de notre vélo. Il ne devait pas lui accorder un grand avenir...

Ce M. Drais a déjà été évoqué dans le même journal le 23 août 1817 sous l'appellation « Le baron De Drais ». Un article de taille tout aussi modeste a annoncé son invention : « un chariot sans attelage que l'on dit fort ingénieux ».

Ces deux articles (ainsi que les articles voisins de la même colonne) sont reproduits ci-dessous.

 

  AB_Drais_KV_1817-08-23, Journal des débats politiques et littéraires_p4.jpg   AB_Drais_KV_1817-10-13, Journal des débats politiques et littéraires_p3.jpg

Les articles du 23 août 1817 et du 13 octobre 1817 présentant l'invention du Baron de Drais dans le Journal des Débats Politiques et Littéraires.

 

On sait aujourd'hui que le baron De Drais a fait la première démonstration de son deux roues le 12 juin 1817 sur un trajet de 14 km entre Mannheim et le relais de Schwetzingen, parcouru dans les deux sens en deux heures environ. Pour éviter d'être copié, il a déposé une demande de brevet dans son état de résidence, le Grand-Duché de Bade, en Allemagne, le 21 août 1817. Mais l'Allemagne est à l'époque constituée d'états indépendants et sa demande de brevet est refusée dans plusieurs d'entre-eux ; non protégée, son invention peut y être copiée. Le 9 février 1818, un brevet est accordé à Louis-Joseph Dineur pour l'importation en France de l'invention du Baron De Drais. Dans ce brevet français, l'invention est dénommée « vélocipède ». A partir de cette date, dans divers journaux, des articles (pas toujours élogieux) évoqueront cette invention, articles parfois repris par le Journal des Débats Politiques et Littéraires.

L'article du 23 août 1817 présentant l'invention du Baron de Drais dans le Journal des Débats Politiques et Littéraires est présenté par Claude Reynaud comme le premier article de presse français évoquant les deux-roues. Il paraît seulement 2 jours après la demande de brevet dans le Grand-Duché de Bade ; il s'agit vraisemblablement de la reprise d'un article d'un journal allemand sur le sujet. Comme il n'y a bien sûr pas de rubrique spécialisée « sport » ou « invention », il s'agit d'un article parmi d'autres sur un sujet parmi d'autres et qui ne bénéficie pas de la moindre mise en valeur. Claude Reynaud signale que le lendemain, cet article a été à nouveau publié dans la Gazette de France.

Quant à l'article du 13 octobre 1817, il fait probablement suite à la présentation dans un journal allemand de la brochure du mécanicien C.J.S. Bauer éditée à Nuremberg en octobre 1817. Dans ce document, la construction de machines similaires (copies) et l'amélioration du modèle existant sont évoquées. La phrase de l'article concernant les mécaniciens et les charrons est fortement inspirée par cette brochure ; et un article provenant du Journal de Bayreuth (Baireuther Zeitung) y est également évoqué par Bauer. Jacques Seray mentionne que des journaux ont révélé l'existence de copies dans d'autres villes (Berne par exemple).

Y a-t-il eu d'autres articles sur ce sujet dans les journaux français entre le 23 août et le 13 octobre 1817 ? Je n'en pas vu, ce qui ne signifie pas qu'il n'en existe pas....

Au fait, fatigant un trajet en draisienne ? Dans un article paru sur le site internet de la FFCT (rubrique Cyclomag) le 5/10/2018, Alain Cuvier y répond à l'issue du voyage Beaune – Dijon (environ 40 km) qu'il a effectué le 25 août 2018 avec Keizo Kobayashi : «La conduite d’une draisienne n’est pas celle d’un vélo moderne et les bras subissent autant que les jambes. Le pas du patineur alerte du matin est devenu beaucoup plus saccadé et il faut parfois pousser la machine dans les côtes

Mais qu'est-ce qui a poussé ces deux aventuriers à entreprendre ce voyage ? Un an jour pour jour après la parution du premier article, le 23 août 1818, François Lagrange, un tourneur-tabletier de Beaune, constructeur de draisiennes, a effectué le voyage Beaune – Dijon avec un compagnon. Une commémoration a été organisée du 24 au 26 août 2018, pour le bicentenaire de cet événement.

Pendant nos vacances, nous avons eu le plaisir d'assister à la première journée de cette commémoration, le 24 août, à la bibliothèque municipale de Beaune. L'historien Keizo Kobayashi a donné une conférence sur la draisienne et ses débuts en France, puis Christophe Lagrange, homonyme de François Lagrange, nous a raconté tout ce que l'on sait à ce jour sur le voyage Beaune – Dijon du 23 août 1818. Puis, dans la cour pavée de la bibliothèque, Keizo Kobayashi a fait une démonstration du maniement d'une draisienne et Alain Cuvier, constructeur des répliques de draisiennes utilisées sur Beaune – Dijon 2018 (réalisé le lendemain) a évoqué les particularités techniques de cette machine (on trouvera tous les détails à ce sujet et sur les 3 jours de la commémoration dans la vidéo diffusée par Alain Cuvier sur Youtube ; voir le lien ci-dessous). Et pour finir en beauté, les membres du public intéressés ont également pu parcourir la cour de la bibliothèque en draisienne.

 AB_Beaune 2018_fonctionnement de la draisienne.jpg    Beaune 2018_initiation à la draisienne.jpg

Beaune, cour de la bibliothèque municipale Gaspard Monge. Photo de gauche : Alain Cuvier explique le fonctionnement de la direction d'une draisienne (réplique construite selon le modèle conçu par le baron Drais) ; au second plan, à droite, Keizo Kobayashi et Christophe Lagrange. Photo de droite : initiation au maniement de la draisienne avec l'assistance d'Alain Cuvier et de Keizo Kobayashi, les deux participants à Beaune – Dijon 2018. Photos A. Bouchet.

Les liens ci-dessous permettent de consulter des articles consacrés à la commémoration du voyage Beaune – Dijon (24 au 26 août 2018), et notamment de voir les draisiennes en action.

Site de la FFCT : https://cyclotourisme-mag.com/2018/10/03/beaune-dijon-en-draisienne-reedition-du-voyage-de-francois-lagrange/

Site de l'association https://velocipedistes.com/  

https://drive.google.com/file/d/1kUAA2sr2EJ7EniuEX_XfOELeqGL7i3zJ/view pour l'article de Christophe Lagrange « LA DRAISIENNE DU SIEUR LAGRANGE (1818) »

et la vidéo sur https://www.youtube.com/watch?v=DDCeDce_UOA&feature=youtu.be

Enfin, de nombreuses photos sont visibles sur le site du journal bourguignon Le Bien Public :

https://www.bienpublic.com/edition-cote-de-nuits/2018/08/25/nuits-saint-georges-de-beaune-a-dijon-en-draisienne

 

En 1917, le Journal des Débats Politiques et Littéraires édite une petite rubrique intitulée « Il y a cent ans » où est publiée la copie d'un article centenaire. Le 13 octobre 1917, pendant la première guerre mondiale, l'article choisi est celui consacré au baron Drais cent ans plus tôt et que nous venons de voir. Les terminaisons des verbes sont adaptées aux nouvelles normes de la conjugaison ; c'est la seule modification. Compte tenu des circonstances, la pérennité de la descendance de l'invention a prévalu sur le fait que le baron Drais soit originaire d'outre-Rhin et qui aurait pu être à l'origine d'une mise sous l'éteignoir.

Un dernier point (hors draisienne) : certains châtelleraudais connaissent Christophe Lagrange qui a donné en 2014, au Musée Auto Moto Vélo de Châtellerault, une conférence sur la bicyclette pliante du capitaine Gérard. Cette conférence a été enregistrée et peut être consultée sur le site internet du musée à l'adresse http://www.alienor.org/publications/videos/bicyclette-pliante.php

 

Principales sources :

Carl Johann Siegmund Bauer : Beschreibung der v. Drais'schen Fahr-Maschine und einiger daran versuchten Verbesserungen. Nuremberg, 1817 (réédition de 2017, avec postface de Hans-Erhard Lessing. Westhafen Verlag, Francfort sur le Main).

Keizo Kobayashi : Histoire du vélocipède. De Drais à Michaux. Autoédition, 1993.

Christophe Lagrange : La draisienne du Sieur Lagrange (1818). Fichier pdf disponible sur le site https://drive.google.com/file/d/1kUAA2sr2EJ7EniuEX_XfOELeqGL7i3zJ/view

Hans-Erhard Lessing : Automobilität. Karl Drais und die unglaubische Anfänge. Maxime-Verlag, Leipzig, 2003.

Claude Reynaud : L'ère de la draisienne en France. 1817-1870. Editions Musée Vélo Moto de Domazan, 2015.

Claude Reynaud : Aux origines de l'histoire du cycle. Sources et preuves. Dictionnaire encyclopédique 1817-1917. Editions Musée Vélo Moto de Domazan, 2018.

Jacques Seray : Deux roues. La merveilleuse histoire d'une machine nommée vélo. Autoédition, 2013.

 

Les exemplaires du Journal des Débats Politiques et Littéraires sont consultables sur le site de la Bibliothèque Nationale de France à l'adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb39294634r/date.r=

 

Les journaux montrés ici font partie de ma collection.

Alain Bouchet

C.T.C.

Octobre 2018

 

 

 

 

 

 

 

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